La vie extraordinaire d'Alexandre Balthasar Grimod de La Reynière

Introduction

En dehors de cercles cultivés et gastronomes, le nom de Grimod de La Reynière (1758-1837) évoque peu de choses. Cherchons dans les annuaires de villes françaises où La Reynière a vécu ou qu’il a célébrées : il n’en n’est pas une - Paris, Lyon, Béziers, Marseille, Montpellier, pour les principales – qui lui ait consacré une rue, ou même un impasse. Nul jury gastronomique qui s’en soit accaparé le nom. Aucun restaurant qui ait rendu hommage au père fondateur de l’art gustatif.

On doit à Robert J. Courtine, célèbre collabo(rateur) qui a tenu la chronique gastronomique du journal Le Monde de 1952 à 1993, d’avoir perpétué la mémoire de ce patronyme en l’adoptant pour nom de plume, et en faisant croire que La Reynière était le père de la Critique Gastronomique. Mais cela est, déjà, de l’histoire. Et quelle histoire que celle de Grimod de la Reynière ! Digne de figurer dans les anthologies des Hommes remarquables de la fin de l’Ancien régime tant elle est riche en soubresauts, en originalités, en excès, en scandales en tous genres. Un écrivain aurait pu s’emparer du sujet, car la vie de La Reynière ferait à coup sûr un roman très extraordinaire et très instructif. Avec à la clé, un sujet en or de film à grand budget, de série TV pour amateurs fatigués des boucheries sanguinolentes dans les hôpitaux ou les terrains de jeu de la CIA. Écoutons son premier biographe, Gustave Desnoiresterres (Grimod de La Reynière et son Groupe, 1877) : pour la génération actuelle, Grimod de la Reynière n’est qu’un épicurien fameux, un viveur à outrance, un voluptueux bizarre, que des livres théoriques sur l’art de la table ont posé en père de l’église de la gourmandise. On a oublié ou l’on ignore ses premiers titres à une célébrité que des dîners ont accrue… Jamais homme ne poussa plus loin l’audace et le sans-gêne à l’endroit de ce que l’on respecte communément le plus, soi et les siens. Pousser l’héroïsme, de plus sévères diraient le cynisme, jusqu’à servir de propre plastron, jusqu’à égayer à ses dépens et aux dépens de sa famille la malignité publique peu habituée à trouver la besogne ainsi faite, voilà qui passe toute idée et toute prévision. Mais ceci encore : après avoir vécu en héraut du sans-gêne et du cynisme, et après avoir été cet épicurien fameux, Grimod de La Reynière fut, pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, un ermite excentrique.

Les trois vies d’Alexandre Grimod de La Reynière
Un adolescent turbulent

Le  futur écrivain et père de l'église de la gourmandise est né à Paris le 20 novembre 1758. Son père, Laurent, fermier général et intendant des Postes, possède l’une des plus grosses fortunes de France. C’est aussi un « Gourmand », pour reprendre vocatif majuscule utilisé par Alexandre, dans le sens de Gourmet – mot peu usité à l’époque. Il a à son service l’un des meilleurs cuisiniers de cette fin de l’Ancien régime, un certain Mérillion, dont ne sait rien, au point que ce Grand Mérillion pourrait bien être une invention grimaldienne, une abstraction systémique couvrant les meilleurs cuisiniers de l'époque. Sa mère, Suzanne de Jarente est une aristocrate attaquée de noblesse comme le rapporte Elisabeth Vigée-Lebrun dans ses Souvenirs. Elle souffrira toute sa vie de sa mésalliance avec Laurent Grimod (de La Reynière), petit-fils et fils de parvenus. Laurent et Suzanne sont tous deux la risée du Tout-Paris, ou plutôt du Tout-Versailles : elle, par ses prétentions nobiliaires et sa rancœur de n’être pas admise à la Cour ; lui, par son caractère pour le moins docile – une nature d’une sensibilité rare, ce qui désigne à l’époque l’Homme des Lumières. Suzanne n’en parvient pas moins à tenir un salon littéraire réputé, qui réunit nombre de comédiens, écrivains, musiciens, diplomates, militaires etc. Lorsque Suzanne met au monde Alexandre, ce 20 novembre 1758, on peut juger de la surprise générale : l’enfant est manchot ! Son père lui procurera des prothèses, habilement réalisées par un « mécanicien » (horloger ?) suisse. La mère prend l’enfant en horreur, et s’occupera peu de son éducation. L’ouvrage qu’elle avait commandé à l’abbé Barthélémy pour servir de fondements à l’édification du rejeton, Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, peut attendre, du coup, et de fait ne sera publié qu’en 1788 : trente ans de gestation, mais un ouvrage qui aura marqué son temps.

On ne sait que peu de choses de l’enfance d’Alexandre, et les quelques informations qu’il donne dans l’une de ses lettres sont minces. Les années qui précèdent 1769 offrent la même somme de biens et de maux et parmi des derniers, la présence, dans l’hôtel familial de la rue de la Grange-Batelière, d’un précepteur brutal et de peu d’esprit. On imagine Suzanne soulagée de se séparer de cet enfant qu’elle abhorre quand elle l’envoie cette année-là au Collège du Plessis, ancienne Université de Paris, d’abord (1769/1773) puis au lycée Louis-le-Grand, section Collège de Reims, ensuite (1773-1775). Là, il suit un enseignement de rhétorique et de philosophie. Ce sont deux années de bonheur, écrit-il encore, mais tout laisse à penser que l’enfant est déjà du genre difficile, à faire les quatre cents coups dans Paris, peut-être avec Robespierre, qui sait, entré lui aussi au Collège de Reims en 1773, Camille Desmoulins, qui est entré à Louis-le-Grand une année plus tard, de même que Stanislas Fréron : les historiens ne disent rien de ces amitiés possibles avec ces trois futures figures de la Révolution française. 

Conséquence de ces deux années de bonheur : pour rétablir une santé altérée par des veilles, l’étude et des passions très-vives, ses parents l’expédient pendant quatorze mois prendre le vert, dans une sorte de Grand Tour qui ne le mène pas en Italie, comme le font les rejetons de la noblesse anglaise, mais va, plus modestement, plus bourgeoisement, même, du Bourbonnais à Lausanne en passant par Lyon, le Dauphiné, et quelques autres étapes en France. Rien n’est dit de la nature de ces veilles et de ces passions très-vives, toujours est-il que cette année de voyage (Août 1775 /Septembre 1776), fut réparatrice, et la plus heureuse de sa vie, avoue-t-il plein de mystères. Car c’est l’époque où la nature, en se développant, ouvre l’âme aux sentiments et les organes aux sensations. Nulle considération artistique sur les lieux visités. Les filles, voilà ce qui l’intéresse au premier chef et nourrit sa prose : la beauté des jeunes provinciales est plus commune et se soutient beaucoup mieux qu’à Paris ! Dans la Capitale, la plus jolie des femmes du grand monde est vieille à vingt-cinq ans, et décrépite à trente. Cette vieillesse prématurée est une juste punition de leur vie dissipée et libidineuse, et surtout de l’usage continuel du rouge, composition dégoûtante qui fait bientôt disparaître la fraicheur du teint, et traine après elle les rides, la pâleur et tout le cortège de la plus entière décrépitude. À défaut d’être profond, que tout cela est bien dit ! C’est le « Style » La Reynière, qui ne s’exprime jamais mieux que dans la légèreté.

La post-adolescence n’est guère plus documentée. Grimm qualifie Alexandre de jeune fou. Par d’autres confidences épistolaires, on apprend qu’il se prépare à une vie d’homme de lettres, et accessoirement d’avocat. Il fréquente des artistes, des hommes et femmes de théâtre, des écrivains, dont Restif de la Bretonne, véritable père par l’âge comme par l’ascendant ;  Mercier, qu’il admire ; Beaumarchais, qu’il croit un temps être son ami et qu’il ne tardera pas à détester ; et d’autres, tombés dans l’oubli. Cela au grand désespoir de Suzanne et de Laurent qui persistent, contre vents et marées, à exiger qu’il devienne magistrat, fonction prestigieuse et lucrative, et qu'il s’entoure d’une compagnie honorable. Sans succès. Alexandre traite son père d’homme nul, et ses relations avec Suzanne sont douloureuses. Il l’aime, mais sans retour, et lui fait payer cher le mépris affiché. Quant à ma mère, il est une vérité bien cruelle, … c’est qu’elle ne m’a jamais aimé. Mon infirmité naturelle (dont elle seule est l’auteur) en est la première cause. J’ai là-dessus des anecdotes qui vous surprendraient bien ! mais que je ne puis confier au papier. Mystères, à nouveau, et ces anecdotes surprenantes ne nous sont pas parvenues, hélas. La seconde (cause) est le mépris que j’ai peut-être affiché un peu trop haut de toutes les Idoles qu’elle encense ; grandeur, naissance, fortune, dignités &c. Nous y voilà ! Alexandre, adolescent, est un mauvais garnement, un rebelle, qui « se la ouéje limite caillera »,  autrement dit se proclame républicain, et ne pense qu’à ridiculiser son père, sa mère et leur compagnie, la plus mauvaise, puisqu'elle est presque toute composée de gens de la cour.

Le premier sommet connu de cette vie tumultueuse culmine le 1er février 1783. Ce jour-là qui, précisons-le en passant, marque les noces d’argent de ses parents, Alexandre donne un Souper extraordinaire dans l’hôtel parental de la rue des Champs-Élysées. Le déroulement, mais non le menu, en est connu grâce à quelques compte-rendu dont le mieux informé est celui de Grimm. Le cérémonial employé par Alexandre singe celui de la Cour, sous les yeux d’une bande de gueux installés sur une balustrade qui surplombe l’immense pièce où se déroule ce Souper – cela, naturellement, les invités ne le découvrent qu’une fois pris au piège. L’immense Salon est tout drapé de noir et illuminé par 365 bougies (1785 n’étant pas une année bissextile). Mille détails fourmillent, qui transforment les invités en acteurs convoqués à une pièce macabre par un carton sous forme d’un immense faire-part de décès. Les convives ont été triés sur le volet, composés en partie de joyeux débauchés, tous mâles, à  l’exception de Françoise de Loyson, sa maitresse, sans doute, travestie en homme ; et pour l’autre partie, de quelques personnalités tout à fait honorables  – avocats, magistrats – qui ont, après coup, fort regretté de s’être embarqués dans cette galère, et surtout que tout cela se sût : Je vous prie en mon particulier, Monsieur, de ne point donner au public le détail de votre fête et encore moins les noms de ceux qui y ont assisté, suppliera l’un d’eux, rongé par les angoisses d’une mauvaise réputation fatale à son rang et à sa carrière. Grand seigneur, Alexandre n’écrira rien de ce Souper mémorable.

Que lui apporte ce Souper ? Une réputation de jeune homme scandaleux dont tout Paris s’entiche, qui lui permet de donner un sérieux coup de pouce à sa carrière littéraire. Car il vient d’écrire ses Réflexions philosophiques sur le plaisir, par un célibataire. Cet opus commis à la va-vite n’est que de la petite littérature, et Grimm le dit sèchement : cette brochure ne contient que des lieux communs à la morale la plus vague, et une critique de nos mœurs aussi frivoles qu’insipides. Et pourtant, grâce à la notoriété acquise en ce 1er février 1783, on se les arrache, ces Réflexions philosophiques, et au-delà des espérances de l’auteur : trois éditions seront épuisées avant la fin de l’été. Mais ce premier succès d’édition est de circonstances et n’a rien de quoi assurer une postérité littéraire. Il en est de même d’autres ouvrages des années 1780, tout aussi futiles que bâclés, écrits la nuit, dans des assemblées aussi interlopes que bruyantes : sa Lorgnette philosophique trouvée par un R. P.capucin sous les arcades du Palais-Royal (1785) en est un exemple. Même Peu de chose, idées sur Molière, Racine, Crébillon, Piron, etc. (1788), et Moins que rien, suite de Peu de chose, ouvrage d’un genre assez neuf et plus moral qu’on ne pense (1793), sont reçus avec amusement, qui pourtant comportent des propos de premier ordre sur l’Art dramatique français du XVIIIème siècle.

Cette réputation sulfureuse alimentée par ses frasques gastronomiques, Grimod de La Reynière l’entretient trois fois par semaine. Le mercredi et le samedi, ce sont les déjeuners philosophiques dits aussi séances semi-nutritives, des séances qui réunissent une foule bigarrée autour d’une table dressée de tartines d’anchois qu’on expédie d’une pichenette vers le convive de son choix, faisant de l’hôtel des La Reynière l’endroit unique en France où les anchois couraient la poste. Et comme cela n’y suffisait pas, il organise chaque mercredi, au sortir de ses séances semi-gustatives, un dîner entre amis, chez Le Gacque, célèbre restaurateur aux Tuileries où les rejoignent, entre autres, les bruyants et joyeux lurons de la Société des Gobe-Mouches.

Un autre scandale a lieu durant l’hiver 1785/86. Jeune avocat, Alexandre publie un Mémoire aussi maladroit que provoquant : il y prend la défense d’un autre avocat, Duchosal, qui n’en voulait pas, de sa défense, tandis que la partie adverse, le futur académicien Fariau de Saint-Ange, dont Chateaubriand a dit qu’il se tenait à quatre pour n'être pas bête, mais il ne pouvait s'en empêcher, menace d’un procès. Pire encore, le Mémoire fourmille de propos qui irritent passablement l’establishement politique et judiciaire de la Capitale. Suzanne n’en peut plus : il est vrai qu’elle et son paltoquet de mari se suffisent à eux-mêmes pour faire fleurir les sarcasmes ; Alexandre n’a pas vraiment besoin d’en rajouter. Avec l’aide de Malesherbes, beau-frère de Laurent, elle trouve une solution radicale : une Lettre de cachet. Alexandre est envoyé chez des moines, bien loin de Paris, à Domèvre, près de Nancy. Il échappe de peu à l’asile, malgré la perfide insistance de Beaumarchais, qui n’est décidément pas son allié.

Avec ce départ chez les moines, le 10 avril 1786, se clôt la première vie de La Reynière, celle des rébellions et des dérèglements dont une grande part reste à jamais ignorée : L’histoire de tout ce qui s’est passé dans mon âme, depuis le 2 février 1783, jusqu’au 10 avril 1786, aurait de quoi vous surprendre ! écrit-il à Restif, son Bien aimé, pourtant premier témoin de ses frasques. Commence alors une nouvelle vie pour Alexandre. En compagnie des Frères, celui qui se prétendait républicain devient monarchiste, fuit les scandales et les hommes de lettres de Paris, se réconcilie avec la gastronomie, n’écrit plus : Onze mois de ce séjour en Province m’ont absolument rouillé dans l’art d’écrire. Il se dit prêt à accepter les volontés de sa mère à un point tel que personne, et Suzanne la première, ne le croit sincère. Malgré toutes les assurances possibles, on craint de nouveaux scandales, même à distance. En vérité, cela dégoûterait de bien faire, écrit-il amèrement. 

Néanmoins, Alexandre persévère. Il n’a jamais été aussi persévérant, d’ailleurs, et ne le sera jamais plus autant. Après un an chez ses moines, il l’affirme et le réaffirme : il doit à l’amitié et aux conseils du Général du monastère, Joseph de Saintignon, l’abjuration de quelques erreurs, l’oubli de quelques injustices, et le repentir de beaucoup d’écarts. Mais Suzanne a dû trouver ces « quelques » bien peu rassurants, et ce « beaucoup » bien insuffisant, car elle ne fléchit pas. Pas tout de suite. Et elle hésite. Non seulement elle peine à se convaincre de la sincérité de son fils, elle est aussi déconcertée par cet être décidemment imprévisible, car le voilà qui prétend prendre gout à ce séjour chez les moines. Il faut dire que le monastère de Domèvre a des allures de douce Thébaïde : un asile interdit aux sots. Des journées occupées par les plaisirs de la table, de la lecture et de la correspondance. Des sorties, et en nombre, à Nancy, à Strasbourg, à Metz, sont autorisées par le Général. Les visites d’amis parisiens sont fréquentes, et même, une fois, de Dames, en juin 1787. Si bien que ce séjour à Domèvre, aussi long soit-il, est à marquer en lettres rouges ! Voilà qui perturbe plus encore Suzanne. Peut-être même se dit-elle que si la vie à Domèvre est si douce, il serait temps de trouver une autre stratégie vexatoire. Au printemps 1788, enfin, Suzanne décrète que, sous l’empire de la Lettre de Cachet, l’enfermement est commué en bannissement. Alexandre est libre, avec un bémol : interdiction de se rendre à Paris. La prison, toujours, mais désormais à cheval.

Le bourgeois voluptueux

Une fois passée la porte du monastère, la vie d’Alexandre sera bourgeoise. Il s’installe à Lyon. Il y trouve une maitresse, Adèle Feuchère, actrice sans succès, Adélaïde sur les affiches, qui accouche bientôt d’une petite Justine, dite Fafa en octobre 1790. Telle mère, tel fils, Alexandre ne s’occupe guère de son enfant, qui meurt à l’âge de trois ans chez sa nourrice, quelque part dans le Beaujolais. Car Alexandre a autre chose à faire. Beaucoup d’autres choses, même. Se recréer un Cercle. Reprendre sa carrière d’homme de lettres. Son entrée à l’Académie des Beaux-Arts de Lyon est marquée par une apologie sans nuances de Lyon, et de sa société, qui sera publiée dans le Tableau de Lyon en 1786, adressé sous forme de lettre à Mercier, auteur du Tableau de Paris (1788). Mais très tôt, les railleurs prennent la plume et un pamphlet anonyme circule : Grimod, tes vers valent moins que ta prose, Et cependant ta prose ne vaut rien

Mollement décidé à vivre en bourgeois et à travailler pour vivre, il investit dans un commerce en tous genres, Au Magasin de Montpellier, 17 rue Mercière. L’aventure commerciale est originale, dit-il. Il se prétend l’inventeur du « circuit court » : approvisionnement direct chez le producteur, pas d’intermédiaire, du commerce de gros ouvert au public. Les dettes s’accumulent. L’expérience ne tarde pas à tourner au fiasco. Les finances de son associé, qui n’est autre que son père, ne se portent guère mieux : Laurent a abandonné sa charge de Fermier général au début des années 1780 pour une raison ignorée ; le voilà banquier privé, spéculateur, un spéculateur dont on ne connaît pas les bonnes affaires, mais les mauvaises, oui, et jusqu’à la ruine. Il laisse la faillite du Magasin de Montpellier se faire. À ce train, les rues de Lyon ne sont plus très fréquentables pour Alexandre. La Révolution enfle, entrainant troubles politiques, crise économique, inflation et assignats, cette monnaie muette dont la contrevaleur en pièces bien sonnantes fond comme neige au soleil.

Dans la tempête, que fait Alexandre ? Il fuit. Sans Adélaïde. Direction Béziers, où habite Justine de Beausset, sa tante (petite sœur de Suzanne), dont il s’éprend, peut-être platoniquement, peut-être pas, et qu’importe. Auprès d’elle, ce sont de nouveau des mois d’un bonheur fait des plaisirs de la table, de la lecture, de la correspondance, et de la vie d’un salon de province. Sans doute quelques Dames aussi, mais sur ce sujet, la discrétion est de rigueur, même avec les amis. Car Adélaïde craint, bien sûr, qu’une concurrente ne soit la cause de ces longs séjours à Béziers. Comment lui expliquer que la femme qui le retient là-bas est sa tante ? Alexandre emploie les grands moyens épistolaires et annonce le programme de son prochain séjour à Lyon :  Après des baisers brûlants sur ton sein enchanteur, je t’attirerai sur mes genoux et ma main, glissée sous le voile importun que la pudeur invente, caressera cette jolie rotonde couleur de rose et blanche, siège délicieux d’un bonheur divin.

Le temps passe ainsi suavement, mais non sans quelques tourments. L’ancien républicain fulmine contre la Révolution qui anéantit la religion et les propriétés, la gloire de cet empire des lettres, des sciences, des arts, qui nous reporte au quatorzième siècle, et même au temps des Goths et des Vandales. Ce jugement sans appel, qui figure dans une ultime lettre à Restif clôt définitivement son passé républicain et son amitié avec cet illustre et bien véritable Ami qui ne tardera pas à prendre le nom de Rétif Labretonne car les particules sont bannies du vocabulaire révolutionnaire. Alexandre ne pense qu’à regretter l’Ancien régime et les malheurs qu’une poignée de ces Vandales parisiens imposent à vingt-cinq millions de Français. Il fallait non pas tout mettre à bas, clame-t-il, mais réformer,  mettre fin aux abus, et rétablir la douceur de vivre de 1788, en mieux encore s’il était possible. Grimod, épicurien fameux et voluptueux bizarre, oui, mais par dépit : celui de vivre à une époque où règnent en maître l’aveuglement et, pire, la recherche du malheur, plutôt que ce qu’Épicure enseignait, rechercher ce qui convient à soi-même et aux autres – non pas les plaisirs irraisonnés, mais ceux qui permettent de bien vivre. Si, par exemple, les émigrés fussent restés tranquillement en France, occupés de plaisirs et d'amusements, nous ne serions pas en guerre aujourd'hui avec toute l'Europe, et vous n'auriez pas eu cette foule de lois vexatoires … dont les circonstances ont été le prétexte … , le Roi vivrait encore et eût fini par épouser de bonne foi une constitution qui lui donnait encore un éclat passager, et à l'ombre de laquelle il eût même, petit à petit, ressaisi une bonne partie de son autorité. Au lieu de cela, qu'est-il arrivé ? vous le savez mieux que moi, et il serait aussi imprudent que douloureux de le rappeler. J'en conclus qu'il faut plus que jamais songer à s'amuser, à se distraire et éloigner de soi toute idée noire, car nous nous rendrions malades et malheureux sans compensation.

Au lieu d'écouter ces sages conseils, Paris, en ce mois de mai 1793, n’est que ruines, trahisons et procès expéditifs, murmures assassins et conspirations imaginaires. Alexandre voit tout cela de loin, se plait à merveille dans sa thébaïde biterroise, et n’a aucunement envie de rentrer au bercail. A Paris, son père voit, lui, tout cela de près. Il est même aux premières loges. De son fastueux hôtel particulier construit en 1782 à l’angle de la place Louis XV et de l’actuelle rue Boissy d’Anglas (emplacement actuellement occupé par l’ambassade des États-Unis), Laurent de La Reynière assiste chaque jour aux désastres de la Révolution et au cours imperturbable de sa propre ruine. L’homme est usé, rongé par la peur, et même par la peur de la peur, comme dira justement Bernanos dans Le Dialogue des Carmélites. La vue plongeante sur la guillotine, privilège quasi-exclusif dans un des rares bâtiments privés de la Place, a dû offrir un spectacle effectivement terrifiant. Laurent meurt d’épuisement et de peur, officiellement d'une crise cardiaque, dans son lit le 27 décembre 1793. Du fond de sa prison pour avoir été l’avocat de Louis XVI, l’oncle Malesherbes adresse à Alexandre un billet plein d’appréhensions : Vous allez avoir des affaires à discuter avec votre mère, je compte assez sur votre façon de penser pour être bien sûr que vous n’aurez avec elle que des procédés dignes de vous et vous n’avez pas besoin d’y être exhorté. La récréation est terminée pour Alexandre. Après plus de sept ans d’absence, il lui faut retrouver, en février 1794, sa mère et sa compagnie. Le temps n’est guère aux effusions, si jamais il aurait pu y en avoir : les créanciers se portent en masse à l’hôtel des La Reynière, une première vente publique a eu lieu au début de ce mois de février 1794, l’hôtel est sous scellés. Par une imprudence presque fatale, Suzanne, l’aristocrate, héberge une nièce divorcée d’un immigré, ce qui ne plait guère au Comité de sûreté générale : les voilà toutes deux emprisonnées à la prison des Piques – Alexandre est à peine arrivé à Paris et, en bon Grimod petit bourgeois déshérité par sa propre mère, n’est pas inquiété par le Comité de surveillance générale. Suzanne sortira de la maison d’arrêt en Août 1794, la nièce trois mois plus tard. Alexandre a eu le temps de s'installer avec Adélaïde dans l’hôtel des Champs-Élysées dans ces circonstances dramatiques, auxquelles s’ajoutent le manque de bois pour les cheminées, et la famine, qui continuera bien après la fin de la Terreur : La Terreur fut encore longtemps à planer sur nos têtes, déplore Alexandre. On n’égorgeait plus par centaines, on n’emprisonnait plus par milliers, mais la stupeur régnait encore, et régna longtemps ; et la famine qui l’accompagna n’était guère propre à renouer les liens de la société, surtout à table. Qu’il est loin ce temps des parisiens aimables et insouciants ! Qu’il est loin, ce temps où l’on parlait de Peuples, et non de Nations. Cette longue période révolutionnaire a dénaturé les mœurs françaises, qui du Peuple le plus poli d’Europe, nous en a constitué la Nation la plus sanguinaire. Et le théâtre ! La Censure a elle aussi survécu à la Terreur. En 1795 encore, sont jugées « mauvaises » la totalité, ou presque, des comédies de Molière, Le Jeu de l’Amour et du Hasard, de Marivaux, plus une trentaine d’autres de cette importance. On raccourcit Le Devin du Village, de Rousseau. Guillaume Tell est naturalisé sous le titre du Sans-culotte en Suisse. Molé, célèbre acteur du Français, s’est fait la spécialité de réécrire ce qui n’est pas interdit, et le nouveau public est loin d’avoir la classe de celui de 1788. Alexandre voit dans ces riches du jour une opportunité :  Rien ne prouve plus que l’ignorance des Spectateurs actuels la nécessité d’un Journal des Théâtres, écrit-il dans ce Journal des Théâtres qu’il publie sous le nom de Censeur Dramatique, un journal décadaire et décadent, riche en enseignements sur l’art dramatique français – en vue d’instruire les ignorants – mais aussi bourré de ragots sur les comédiens et les comédiennes qui agacent tout le petit monde culturel de Paris. Ce Gala avant l'heure comporte même de critiques sans nuances sur la politique culturelle du Directoire. Cambacérès, qui est pourtant un vieil un ami d’Alexandre, est contraint, comme Suzanne de la Reynière le fut en 1786, aux solutions extrêmes : le Censeur est censuré après une petite année d’existence (août 1797-juin 1798) mais trente-et-un numéros, plus de deux-mille pages écrites par Alexandre, seul, jusqu’aux courriers de lecteurs – une vieille ficelle du métier ! La critique est un art héroïque, s’exclame-t-il avant de jeter définitivement la plume : la Vérité, quoique nue, déplaît à presque tous les hommes, et c’est peut-être la seule femme qu’ils aiment à voir enveloppée d’un voile. Les Rois l’ont bannie ; les Grands la fuient ; les Amants la redoutent ; les Gens de Lettres la craignent ; mais par-dessus tout, les Comédiens la détestent.

Alexandre a désormais la plume en l’air et le bec dans l’eau, et il disparait de la scène publique pendant près de cinq ans (1798-1803), quand est publié l’Almanach des Gourmands, ou calendrier nutritif servant de guide dans les moyens de faire excellente chère ; Suivi de l’Itinéraire d’un Gourmand dans les divers quartiers de Paris, et de quelques Variétés morales, apéritives et alimentaires, Anecdotes gourmandes, etc.., par Un Vieux Amateur. Le succès est immédiat. La fortune revient. Sa renommée est de nouveau assurée, et cette fois-ci pour longtemps. Dans l’espoir d’être encensés, les commerçants de bouche lui envoient des échantillons qu’Alexandre nomme les Libéralités, qu’il lui faut juger. Il crée pour cela un Jury dégustateur, avec ses amis Gourmands, des Gourmands blanchis sous le harnais et aux mâchoires exercées depuis de longues années. Les sentences alimenteront une deuxième année de l’Almanach, puis une troisième et ainsi jusqu’à huit Années sur la période 1803-1812. Cet Almanach est son chef d’œuvre, et c’est par lui que Grimod de La Reynière est devenu le père de l’église de la Gourmandise. La tentative ébauchée dans le domaine du théâtre, édifier les ignorants, fait cette fois-ci recette.

Mais de nouveau, l’entreprise tourne court. D’une Année l’autre, Alexandre se répète, et les sentences ne plaisent pas toujours aux Artistes (bouchers, charcutiers, pâtissiers, etc.) de la scène gourmande parisienne. Les procès s’accumulent, Alexandre se lasse, et dit à propos des Artistes de bouche ce qu’il avait dit de ceux de la scène des années auparavant : ces gens là préfèrent les fumées d’encensoir aux traits du censeur. La 8ème Année de l’Almanach, parue en 1812, sera la dernière. Et 1812 marque des changements importants dans la situation matérielle d’Alexandre. Un règlement est trouvé avec l’un des principaux créanciers de son père. Il s’achète une maison à Villiers-sur-Orge. Il épouse, enfin, devant notaire, Adèle Feuchère. Il lui faut attendre 1815, l’année du décès de Suzanne, pour être réhabilité dans ses droits successoraux. Il peut alors concrétiser un projet qu’il avait imaginé dès son séjour à Domèvre et auquel personne ne croyait : se retirer du monde, et s’entourer de chats, de cochons, du bonheur de ses vassaux, pour voir si cela le rendrait heureux lui-même.

La retraite

Commence alors la troisième vie d’Alexandre Grimod de la Reynière (1815-1837), une vie d’ermite à Villiers-sur-Orge, dans cette maison de maître qui a pour nom La Seigneurie et qu’il appelle son château. A partir de 1819, il ne remettra plus jamais, ou très peu, les pieds dans la capitale voisine : Paris n’est bon à notre âge que lorsqu’on a un bon équipage et qu’on peut tenir une excellente maison. Autrement, il me semble qu’il vaut mieux habiter un joli ermitage où l’on ne dépend de personne, où l’on vit dans une honnête aisance, et où l’on n’est pas obligé de courir sans cesse pour donner de l’amusement à la société. Dans ce renoncement au monde, le Propriétaire, Homme de lettres, passe ses journées à lire : je mets ma solitude à profit en lisant quatorze heures par jour, et si j’avais conservé la mémoire comme les yeux, je saurais bien des choses. Quand il ne lit pas, il s’occupe de ses cochons, pêche le gardon dans l’Orge, et traficote calicot, vin et absinthe, argenterie et cristaux : le commerçant lyonnais est toujours vivant. Les visites se font chaque mois plus rares et sa solitude, de plus en plus grande, est peuplée de ses cochons, qu’il appelle ses jeunes hommes, de ses chats, de ses deux gouvernantes et d’un homme à tout faire : je suis devenu une bête farouche et sauvage qu’un rien épouvante et qui vit dans sa tanière avec les morts beaucoup plus qu’avec les vivants, écrit-il dès 1822. La lecture des journaux lui sert à alimenter ses regrets de l’Ancien régime. Alexandre prend des allures de vieux facho : Ah ! Si, en rentrant en France en 1814, notre excellent monarque (Louis XVIII) qui a tant d’esprit et de connaissances, au lieu de nous donner une Charte insignifiante, et qu’on n’a réussi à faire marcher qu’à force de lois d’exception ; au lieu de ce gouvernement prétendument représentatif qui n’est qu’une source de révolutions, eût rétabli tout ce qu’il y avait de bon dans l’ancien régime, en en retranchant les abus… nous ne serions pas là où nous en sommes.  

Bientôt, il cessera même toute correspondance. Bientôt, il ne sera plus que l’ombre de lui même. Quelques mois avant sa mort, l’un de ses derniers amis donne cette description : nous l’avons vu il n’y a pas encore huit jours. Mais comme il est changé ! Cet homme jadis plein d’esprit, d’une originalité piquante, d’une verve intarissable, d’une conversation sarcastique, est maintenant comme ces ombres en enfers qui fuient l’aspect de la lumière. La Reynière quitte la scène en habits de misanthrope. Un misanthrope qui certes n’a guère d’appétence pour la compagnie qui faisait son « Groupe », mais qui, surtout, a le sentiment de vivre dans une Société à laquelle il n’appartient pas, et qui l’a oublié.
© Régis Confavreux