dimanche 25 mars 2018

Il n’y a plus de saisons ! (2)

Un jour c’est le printemps, un jour c’est l’automne, c’est à n’y rien comprendre. A Noël, il faisait 5°, un temps à être aux tisons, et si l’on en croit les prévisions météo à 15 jours, il devrait faire 9° pour Pâques, alors je ne sais pas vous, mais pour ce qui me concerne, pas question de rester très longtemps au balcon.

Lisons plutôt, en attendant des jours meilleurs. C’est d’ailleurs ce que faisait Alexandre pendant le mois de mars 1795, tel qu’il nous le relate dans son journal intime :

Dimanche 1er mars au mercredi 1er avril – même genre de vie que le mois précédent – mélancholie noire – Solitude, froid – Lecture continuelle ainsi que les autres mois – profonde retraite.

En ce moment, je lis par fragments les Fragments d’un journal intime d’Henri-Frédéric Amiel (1821-1881), version condensée d’un journal intime qui compte plusieurs milliers de pages, car écrit chaque jour pendant 25 ans. Voici un passage prémonitoire, que je partage avec vous.

L’égalité engendre l’uniformité et c’est en sacrifiant l'excellent, le remarquable, l'extraordinaire, que l'on se débarrasse du mauvais. Tout devient moins grossier, mais tout est plus vulgaire. Plus de monstruosité, mais plus rien d’étonnant ni de rare. L’ordinaire et le commun partout et toujours.

Le temps des grands hommes s’en va ; l’époque de la fourmilière, et la vie multiple arrive. Le siècle de l’individualisme, si l’égalité abstraite triomphe, risque fort de ne plus voir de véritables individus. Par le nivellement continuel et la division du travail, la société deviendra tout et l’homme ne sera rien.

L’utile prendra la place du beau, l’industrie de l’art, l’économie politique de la religion et l’arithmétique de la poésie. C’est-à-dire que la Trivialité sera la reine, le Spleen la maladie et l’Ennui le démon de l’âge égalitaire

Cette égalité à propos de laquelle (dans ce roman biographique qui tarde à paraître) je fais dialoguer Alexandre et Danton pour aboutir à ce qui deviendra la Déclaration des doits de l'Homme et du Citoyen,  est un concept abstrait.  Vouloir le concrétiser est une voie emplie de périls, nous dit Amiel. L'homme devient une machine, un numéro, un être victime du syndrome de la servitude volontaire (le Discours sur la servitude volontaire d'Etienne de la Boétie étant un autre texte visionnaire). Amiel l'a pressenti :  l'homme vivra dans la médiocrité jusqu'à n'être plus rien, dans un monde où les individualités seront empêtrées dans les réseaux sociaux qu'on ferait mieux d'appeler des filets sociaux. Facebook remplacera le Bon dieu.

Ernest Renan, dans ses Souvenirs d'enfance, commentera ce passage d'Amiel (qu'il a lu étant vieux) par un Noli me tangere qui signifie que l’égalité fait partie de ces concepts qui corrompent à son contact : elle rend le monde vulgaire. Face à cette pensée qui l’effraie et le dépasse, Renan préconise de penser placidement à autre chose (Laissons donc, sans nous troubler, les destinées de la planète s’accomplir. Nos cris n’y feront rien). Amiel, lui, nous offre quelques perspectives.

Le matérialisme utilitairela légalité sèche, égoïste, l’idolâtrie de la chair et du moidu temporel et de Mammon*, sont-elles le terme de nos efforts ? Je ne le crois pas. L’idéal de l’humanité est tout autrement haut. Mais l’animal réclame le premier, et il faut d’abord bannir la souffrance superflue et d’origine sociale avant de revenir aux biens spirituels.
* Mammon : dans l'Ancien testament, richesse matérielle, avarice, souvent personnifiée en divinité.

Alors ? Vivement demain, un demain sans souffrance d’origine sociale, sans matérialisme, quand nous vivrons dans  un nouveau royaume de l’esprit, une église du refuge, une république des âmes, ou par-dessus le pur droit et la grossière utilité, le beau, l’infini, l’admiration, le dévouement, la sainteté auront un culte et une cité (Amiel)Tout sera beau, l'inutile supplantera l'intérêt, le possible n'aura plus de limites, on s'admirera les uns les autres, on se dévouera à tous et à chacun, un nouveau Culte naitra sur les cendres de nos Eglises qui ne sont plus que des Chapelles incendiaires.

Vu l’état du monde, ça va prendre un peu de temps, et il faudra dans nos rangs un Marx qui n'enfante pas d'un Staline, ou un Robespierre qui réinvente, avec succès cette foi(s)-ci, le Culte de l'Être Suprême. Je crains ne plus faire partie de ce bas-monde que ce monde élevé naitra ! Ce qui m'évitera une éventuelle Terreur, période insupportable au Gourmand durant laquelle il n'est arrivé aucun turbot, ni un esturgeon, ni un saumon à la Halle (Almanach des Gourmands, sixième année) 

Dans l’immédiat, je vous donne rendez-vous au prochain billet. Ce sera Pâques ! Fini le Carême, et nous pourrons nous en mettre plein la panse ! Avec un Suprême de volailles, par exemple.


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