samedi 27 janvier 2018

Éloge du cochon                                    

Après le bœuf, le veau, le mouton et l’agneau, qui tous ensoleillent les brumeux mois de janvier et les tables à peine remises des fastes des fêtes de Noël,  La Reynière rend un hommage vibrant au cochon.

Un conseil, ou un ordre plutôt : cessez toutes affaires, asseyez-vous et lisez. Car dans ces pages dédiées au cochon, la prose de La Reynière tourne au profit du Génie ! S’il fallait ne retenir qu’un sommet de la littérature gourmande universelle, ce serait celui-ci! Point d'autres commentaires, donc, ils seraient superflus. Je me contenterai simplement de vous signaler que vous retrouverez des extraits bien choisis de cette sublime dissertation dans cet aimable opuscule que je vous invite à avoir toujours au fond de votre poche et à en fait don, très largement, tout autour de vous, à l'occasion d'une invitation à diner, ou sans occasion du tout, rien que pour le plaisir de partager.

Laissons parler l'artiste :

Le mérite du cochon est si généralement reconnu ; son utilité en cuisine est si profondément sentie, que son panégyrique devient ici superflu. C’est le Roi des animaux immondes, c’est celui dont l’empire est le plus universel, et les qualités le moins contestées : sans lui point de lard et par conséquent point de cuisine ; sans lui point de jambons, point de saucisses, point d’andouilles, point de boudins noirs, et par conséquent point de charcutiers. Les médecins ont beau répéter que sa chair est indigeste, pesante et laxative; on laisse crier les médecins, qui seraient bien fâchés qu’on les écoutât, car le cochon est, sous le rapport des indigestions, l’un des plus beaux fleurons de leur couronne. Les Juifs, d’un autre côté, ont beau regarder le porc avec horreur, quoique la plupart des Chrétiens d’aujourd’hui soient de véritables Juifs, tous n’en mangent pas moins des boudins et des andouilles. Enfin, quoique la cochonnaille soit beaucoup meilleure à Lyon et à Troyes qu’elle ne l’est à Paris, ce qui tient à la personne de l’animal, plutôt qu’au talent de l’artiste, nos charcutiers sont venus à bout de triompher de tous les obstacles, et de varier leurs compositions de manière à se placer au premier rang dans l’art de faire prendre au cochon les formes les plus multipliées, les plus savantes et les plus exquises.

La Nature a si bien arrangé les choses, que tout est bon dans un cochon, et que rien n’en est à rejeter. Les arts disputent à la l’honneur de tirer parti de ses dépouilles; et si M. Corps et M. Duthé (deux des premiers charcutiers de Paris), doivent leur fortune à sa chair, le poil de son dos est devenu le premier instrument de la de Raphaël, et n’a point été inutile à celle de Rameau.

Lorsqu’on traite de cette estimable bête, on ne sait donc comment entrer en matière, ni par quel bout la prendre. Si nous commençons par le plus noble, nous verrons que, sans un grand travail, on fait de sa tête une hure de sanglier, et cela par des procédés tout contraires à l’art de la civilisation. Ses côtelettes, soit simplement grillées, soit en ragoût, s’offrent de bien des manières à notre sensualité ; ses cuisses et ses épaules ont fait, sous le nom de jambons, la réputation et la fortune de Mayence et de Bayonne, et nous y reviendrons au mois d’avril. Ses oreilles, sa langue et ses pieds occupent simultanément le cuisinier et le charcutier, et l’on en fait des menus-droits, que bien des gens préfèrent aux trop fameux Droits de l’homme. Sa fressure, sa panne, sa crépine et ses boyaux, sont ou les premiers fondements ou l’étui nécessaire à toute espèce d’andouilles, de saucisses et de boudins; son sang même a sur celui de presque tous les autres animaux l’avantage de tourner au profit de notre appétit. Sa viande, hachée menue comme chair à pâté, outre les diverses métamorphoses qu’elle subit dans les boutiques, devient dans nos cuisines le principe de plus d’une farce savante, et s’accommode à merveille des cavités d’une dinde à la broche. Sa poitrine en petit salé, son carré rôti, son échinée en côtelettes, sa tête désossée en fromage, enfin sa graisse convertie en lard, s’offrent chaque jour à nos regards satisfaits, sans en exciter davantage notre reconnaissance. Que dis-je? on a poussé l’ingratitude à son égard jusqu’à faire une grossière injure du nom de l’animal le plus utile à l’homme, lorsqu’il n’est plus : on le traite à- peu-près comme M. l’Abbé Geoffroy traite Voltaire; on outrage sa mémoire , tout en vivant à ses dépens, et l’on ne paie que par des mépris ironiques les ineffables jouissances qu’il nous procure. _

Si ces lignes peuvent faire rentrer en eux-mêmes ces détracteurs iniques, nous n’aurons qu’à nous en applaudir; mais, tel que soit leur sort, nous nous féliciterons au moins d’avoir essayé de réhabiliter, par nos éloges sincères, la réputation, si injustement flétrie, du cochon : tout vrai Gourmand se sent pénétré pour eux d’une gratitude profonde, et il est indigne de ce nom s’il ne nourrit pas ce sentiment dans son cœur.

Après cela, il n’y a rien d’autre à faire que de saluer l’artiste ! et de se porter sans délai chez un des dignes descendants de M. Corps ; Vérot, par exemple, rue Notre-Dame-des-Champs, n°3, ou David, rue des Ecouffes, n°6.

A bientôt !

Source : Almanach, 1ère Année



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